Si 2021 a été une année record pour la French Tech qui a vu le nombre de ses licornes porté au nombre de 27, 2022 est en revanche moins prospère pour la tech qui subit de plein fouet la crise en Ukraine et les craintes des marchés. Décryptage.

En début d’année, nous avons dénombré un nombre record de nouvelles licornes en une semaine, c'était une période assez folle pour l'écosystème français. Désormais, après 15 ans de hausse, le marché semble s'effondrer, que s'est-il passé ? Joao Cardoso, CEO de Lovys revient sur ces derniers mois.

Comment devrait-on interpréter la situation sur le marché actuel ? La crise sanitaire, la guerre en Ukraine, et les problématiques liées au climat y sont-elles pour quelque chose ?

Ce sont des événements indépendants les uns des autres mais qui ont un impact commun et se renforcent entre eux. Surtout au niveau de l’inflation. D’un côté, l’injection de liquidités dans le marché a entraîné une forte inflation. De l’autre côté, la guerre en Ukraine et son impact sur les prix de l'énergie ont également un impact sur l'inflation à une autre échelle. Finalement, tous ces phénomènes combinés entre eux renforcent l’impact sur l’inflation et sur ses conséquences.

On dit vulgairement que l’argent n’est plus gratuit, pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie ?

Avant, l'argent était gratuit, ce n'est pas faux de dire ça. Les taux d'intérêt étaient égaux ou inférieurs à 0. Cela signifie que quelqu'un qui avait fait de l'épargne, n'avait pas de rentabilité par rapport à son capital épargné à cause des taux. Liés à ça, les investisseurs, en quête de rentabilité, étaient plus preneurs des projets à risques afin de garantir un retour sur investissements. Désormais, cette situation est en train de changer.

Les investisseurs semblent de plus en plus sceptiques à l'idée de miser sur des startups. Qu’est-ce qui explique ce revirement de situation ?

La société actuelle continue toujours à croire en la tech et en sa capacité à disrupter, innover et créer de la valeur, à donner naissance à des entreprises à impact, avec une bonne valorisation. En revanche, en connaissant ce phénomène « d’argent plus cher », les investisseurs se montrent plus regardants et vigilants dans leurs investissements. Ils vont prendre plus de temps, faire des analyses plus profondes. Si avant les décisions se prennaient plus rapidement, les risques sont désormais beaucoup plus mesurés et les startups doivent montrer patte blanche.

On a récemment vu des suppressions de postes dans de grandes startups, comment doit-on l'interpréter ? Doit-on se préparer à une hausse du chômage en France ?

La suppression de postes est un sujet très différent entre les pays. Aux États-Unis par exemple, la suppression de postes est très facile, les entreprises voient ça comme un outil normal d’ajustement des coûts.

En France, la situation est totalement différente. La suppression de postes n’est pas un outil que les entrepreneurs utilisent aussi librement. Les entreprises vont faire ces ajustements certes, mais d’une autre manière. En réduisant les budgets de certains départements par exemple, en modifiant leur typologie de dépenses. Selon moi, les suppressions de postes que l’on observe dans certaines startups de la tech, correspondent à une restructuration typique d’une boîte qui doit faire des ajustements forts pour réduire son burn rate mensuel (il s’agit là du taux selon lequel l'entreprise « brûle » ses liquidités pour financer ses frais fixes) et pour être plus proche de sa rentabilité.

Toutes ont des problèmes de coût d’acquisition trop important. Toutes ont des problèmes de loss ratio trop importants. À ce stade, il est difficile de comprendre si elles ont créé ou non des portefeuilles durables et tenables car la relation entre le paiement des sinistres et des primes n’est pas équilibrée. Cela signifie probablement qu’elles ont pratiqué des prix trop bas pour stimuler leur croissance. Enfin, elles ont toutes adopté le statut d’assureur. Ce statut amène des besoins en capitaux extrêmement importants et des coûts fixes très importants. Cela remet en cause leurs objectifs initiaux de rentabilité. Bien sûr cela impact leur croissance, mais à ce stade et dans le contexte actuel, les gens préfèrent avoir une meilleure rentabilité économique qu’une forte croissance. Avant c’était le contraire, c’est une véritable inversion de tendance au final.

Aujourd'hui on voit des entreprises comme Uber qui, malgré leur ancienneté sur le marché, n’arrivent toujours pas à être rentables. Les startups d’aujourd’hui peuvent-elles encore se le permettre ?

Désormais, le vrai défi c’est la rentabilité. Ce que les investisseurs exigent avant tout d’une startup, c’est de pouvoir fournir un business model viable et durable. Les startups doivent pouvoir créer des projets qui dureront dans le temps et qui seront rentables. Cet enjeu prend le dessus sur le reste et passe au premier plan devant la croissance rapide à tout prix.

Les cotations en bourse des insurtechs américaines ont considérablement diminué depuis leur introduction il y a quelques mois. Il semblerait que le marché soit en train de se réguler, ce qui n’est pas pour plaire à tout le monde. Est-ce que cette situation aurait pû être anticipée ?

Si on analyse les insurtechs aux États-Unis, elles subissent une perte de valeur de marché brutale de 80 à 90%. Lorsque l’on voit cette chute, on peut observer qu’elle est commune à toutes les insurtechs cotées en Bourse. Peu importe leur secteur, elles ont toutes connu la même chute. C’est très intéressant. Cela prouve et démontre que le marché n’a pas encore la capacité de les distinguer les unes des autres. C’est « l’insurtech » en soi qui est remise en cause.

Alors qu’elles évoluent dans des secteurs différents : santé, auto, moto ou habitation. Toutes, ont connu un ajustement fortement similaire. Cependant, en prenant du recul, et indépendamment de leurs produits, ces sociétés sont très similaires à 3 niveaux différents :

  • Toutes ont des problèmes de coût d’acquisition trop important
  • Toutes ont des problèmes de loss ratio trop importants. À ce stade, il est difficile de comprendre si elles ont créé ou non des portefeuilles durables et tenables car la relation entre le paiement des sinistres et des primes n’est pas équilibrée. Cela signifie probablement qu’elles ont pratiqué des prix trop bas pour stimuler leur croissance.
  • Enfin, elles ont toutes adopté le statut d’assureur. Ce statut amène des besoins en capitaux extrêmement importants et des coûts fixes très importants. Cela remet en cause leurs objectifs initiaux de rentabilité.

L’image que le marché a de ces insurtechs, combinée aux difficultés qu’elles ont pu rencontrer, ne les a donc pas aidées.

Les fonds de capital-risque ont commencé à baisser les valorisations et à exiger des réductions de coûts au sein des sociétés de leur portefeuille. L'avez-vous également remarqué ? Un impact est-il visible à votre échelle ?

Il y a un gros changement sur le marché : avant l’accent était mis sur la croissance et sur les leviers de croissance. Désormais, il est porté sur la rentabilité et les leviers pour l’atteindre. C’est un vrai changement de paradigme. Au-delà de ça, il y a aussi plus de rigueur pour comprendre la valorisation rationnelle des entreprises et l’utilisation de leurs financements.

On se demande désormais comment être le plus rigoureux possible dans l’utilisation de ses capitaux. Il faut également souligner le fait que lorsqu’une entreprise effectue une levée, il peut se passer des mois avant qu’elle ne soit annoncée dans la presse. Cet écart est très important. Lorsqu’on voit les annonces du début d’année, on sait que la plupart de ces levées étaient déjà bouclées depuis des mois. Ce qui est intéressant, c’est de comprendre l’impact de la situation actuelle sur les levées actuelles et futures. Il faudra attendre quelques mois pour voir les annonces des levées actuelles et pour mieux comprendre ce contexte.

En contraste avec la tendance du début d’année (levées records), cette baisse de valorisation représente-t-elle un retour à la normale ? Ou trouvez-vous cela inquiétant pour la suite ?

À ce stade c’est normal qu’il y ait une augmentation de la rigueur envers les startups de manière générale et de l’innovation. En effet, cela peut devenir inquiétant. Mais nous ne sommes pas encore à ce stade. Nous sommes encore dans un monde plus rationnel et moins pris dans une course effrénée aux levées. À ce stade, nous sommes sortis de la croissance à n’importe quel coût. Le fameux : quoi qu’il en coûte.

Je ne vois pas ce phénomène comme quelque chose de négatif. Va-t-on en rester là ? En observant les évènements actuels tels que la guerre en Ukraine, si nous entrons dans un scénario de crise dans la deuxième moitié de l’année, alors nous pourrions passer de la situation actuelle qui me semble rationnelle à une situation plus inquiétante.

On parle d’hiring freeze dans certaines startups mais également chez des géants comme Apple ou Microsoft, c’est le cas chez Lovys ?

Je dirais que l’état d’esprit a changé. Toutes les entreprises sont dans une des 3 situations suivantes :

  • Soit elles embauchent mais de manière très ROIste, en fonction d’un besoin bien défini et très concret.
  • Un deuxième phénomène est de se dire : peu importe nos besoins, nous allons faire un hiring freeze car nous avons besoin d’atteindre une certaine rentabilité.
  • Le troisième scénario est de se dire : nous devons faire face à des coûts plus importants et nous allons donc procéder à une restructuration des équipes.

Chez Lovys je dirais qu’à l’heure actuelle, nous sommes plutôt entre le premier et le deuxième scénario. Je pense que certains de nos départements n’ont pas besoin de croissance en termes de talent et donc, on amène la rigueur du deuxième scénario. D’autres départements en revanche, ont encore besoin de nouveaux talents. Surtout car ces 6 à 12 derniers mois, il était très difficile de recruter. Lié à la reprise post-covid, marché du travail était très tendu.

Comment les startups doivent-elles s'adapter ?

On observe une grosse différence : il y a deux ans, la question typique des investisseurs auprès des boîtes early stage était « montrez-nous que vous pouvez atteindre X croissance en X temps et seulement après nous étudierons votre rentabilité. » Désormais, c’est l’inverse. Les entreprises doivent montrer que leur business model est viable et qu’un vrai business peut se créer dessus. Ce n’est qu’après que la croissance est analysée. Lorsqu’il investit, un investisseur cherche à tester des hypothèses. Par exemple, tester une vitesse de croissance. Il est donc très intéressant de changer l’ordre des hypothèses de cette manière.

Est-ce que ces changements vont impacter le lancement des jeunes pousses de demain ?

À ce stade, le marché le plus impacté n’est pas celui des early stages. C’est celui des later stages (celui des très grandes levées). Le early stage n’a pas vraiment été impacté de la même façon. Je dirais que nous ne sommes pas en train d’arrêter complètement le processus de naissance des nouvelles startups. Je suis persuadé que personne ne veut remettre en question l’importance de l’innovation. Le capital continue d’exister pour la naissance des nouvelles startups.

On remet seulement en cause les grandes licornes et leur valorisation. La vraie question qui se pose actuellement est la suivante : ces entreprises qui connaissent une croissance rapide mais qui sont encore loin de la rentabilité, ont-elles une vraie valeur ? Quand on voit des startups comme Revolut ont une valorisation plus grande que de grands acteurs comme Société Générale, on peut se poser des questions. Ce qui ne remet pas en cause le fait que Revolut mérite une valeur importante car leur parcours est incroyable.


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