Utiliser l'investissement pour servir l'intérêt général d'un point de vue social ou environnemental, telle est la raison d'être du fonds d'investissement Alter Equity. Zoom sur l'Impact Investing.

L’investissement à impact est défini par le Global Impact Investing Network (GIIN) comme un investissement « réalisé avec l’intention de générer un retour positif, ayant un impact social et environnemental positif, qui soit également mesurable, tout en générant un rendement financier ». À ce titre les entreprises à impact positif intègre dans leurs objectifs la protection de l’environnement et le bien-être social. Explications avec Fanny Picard, Présidente du fonds Alter Equity, qui promeut depuis quinze ans un capitalisme plus responsable en accompagnant des entreprises engagées et contributives.

Alter Equity a été créé en 2007. Pouvez-vous présenter les spécificités de votre fonds d'investissement à impact ?

À ma connaissance nous avons été les premiers en France mais aussi en Europe à parler de finance à impact et à proposer un modèle de fonds d'investissement soutenant l'intérêt général dans sa double dimension sociale et environnementale.

Concrètement, nous investissons au capital d'entreprises dont l'activité a un impact positif pour les personnes ou la nature et dont les pratiques de gestion s’inscrivent dans une démarche de progrès vers plus de responsabilité globale.

Nous sommes en effet convaincus que les entreprises produisent des conséquences considérables sur leurs parties prenantes : leurs salariés, leurs territoires d’implantation, l’environnement, leurs clients et leurs fournisseurs. Elles sont porteuses d’une responsabilité majeure, qui doit les engager vers des pratiques vertueuses. Et la finance, en dirigeant ses flux vers ces entreprises contribuant à un monde meilleur, devient à son tour utile.

Cette responsabilité des entreprises et des financiers devient incontournable à un moment où nous devons collectivement organiser une transition extrêmement rapide pour lutter contre le dérèglement climatique ainsi que l’épuisement de la biodiversité et des ressources.

Au-delà des enjeux environnementaux, le maintien d’un pacte social, le mieux-être de nos concitoyens nous semble indispensable, à la fois par principe et pour permettre la transition écologique.

Quelles sont les conditions pour que vous investissiez dans une entreprise ?

Deux conditions doivent être remplies. Premièrement les entreprises dans lesquelles nous investissons se caractérisent par leur activité. Leurs produits ou services répondent à un enjeu social ou environnemental majeur. En pratique, ces activités recoupent les Objectifs de Développement Durable (« ODD ») de l’ONU.

La deuxième condition concerne les pratiques de gestion. Elles doivent s'engager dans une dynamique de progrès en matière de responsabilité sociale et environnementale dans la conduite des affaires par la mise en œuvre d’un plan d’action dédié, appelé Business Plan Extra-Financier (BPEF) comprenant de 10 à 15 indicateurs.

Nous avons été le premier fonds en France à rendre obligatoire pour toutes nos participations de procéder à un bilan carbone, d’ouvrir le capital aux salariés, d'organiser pour tous les salariés des entretiens annuels de progrès et de conditionner l’accès pour les dirigeants la partie variable de leur rémunération à des résultats RSE.

Dans vos critères vous êtes attentifs à l’implication des collaborateurs de l'entreprise. Pourquoi ?

L’implication des salariés reflète le sens qu’ils donnent à leur travail, qui lui-même est au cœur de leur vie compte tenu du temps qui y est dédié. Cela nous semble majeur dans l’équilibre de chacun.

Ce choix s’inscrit dans une réflexion sur le partage de la valeur. Nous trouvons nécessaire que les salariés partagent aussi la création de valeur capitalistique et qu'elle ne bénéficie pas uniquement à un nombre restreint de dirigeants. Il nous semble donc nécessaire que les entreprises associent leurs salariés à la création de valeur actionnariale.

L’implication des salariés augmente lorsqu’ils sont actionnaires. De nombreuses autres dimensions y encouragent, notamment le sens qu’ils attribuent à leurs tâches quotidiennes. Le fait que l’activité de leur entreprise soit utile à la société y contribue, de même que des pratiques de gestion plus responsables.

Rendement et responsabilité sont-ils compatibles ?

À la différence de nos confrères de l'économie sociale et solidaire nous ne renonçons pas au rendement financier. Il forme le troisième objectif de notre philosophie d'investissement. Nous cherchons à rémunérer le risque pris par nos souscripteurs avec un rendement net d’au moins 10 %.

Quels sont les montants que vous investissez ?

Alter Equity investit dans des entreprises des montants de 3 à 10 millions d'euros et peut structurer avec des co-investisseurs des opérations plus importantes, jusqu’à 30 millions d'euros environ. Nous nous intéressons à des entreprises qui ont atteint un chiffre d'affaires d'au moins 800 000 euros et qui s’élève en général entre deux ou trois millions jusqu'à une dizaine de millions d'euros au moment où nous investissons.

Nous travaillons avec une quinzaine d'investisseurs institutionnels (BPI France, BNP Paribas, des caisses de retraite des compagnies d'assurances et des mutuelles…) et un peu plus de 60 personnes privées et « Family office ».

À combien s'élèvent vos montants sous gestion ?

Notre premier fonds avait levé 41,5 millions d'euros et le deuxième plus de 110 millions. Nous avons donc aujourd'hui un peu plus de 150 millions d'euros sous gestion. Avec notre premier fonds nous avons investi dans 12 entreprises et 13 avec le deuxième. Les participations du deuxième fond ont connu une croissance moyenne de leur chiffre d'affaires de 103 % en 2021. Preuve qu’il est possible d’être rentable et responsable. Les entreprises de notre premier fonds, étaient pour un tiers dirigées par des femmes et nous en sommes fiers, c'était un record en France à l'époque.

Avez-vous été en capacité d'évaluer l'impact de vos investissements ?

Au total, les entreprises de nos deux fonds ont permis d'éviter l'émission de 3,1 millions de tonnes de CO2 par leur activité, ce qui représente 0,7 % des émissions annuelles de la France. C'est un record rapporté aux montants investis. Nous mesurons par ailleurs l’impact de l’ensemble de nos participations. Par exemple, elles ont permis d’éviter la production de 142.000 bouteilles d’eau et de réparer ou reconditionner 1,7 million appareils électroménagers, évitant la production de neufs : fours, machines à laver, réfrigérateurs …

Sur quels types d'activités vous concentrez-vous ?

L'entreprise doit être utile, par son activité, c'est l'élément déterminant. Nous avons donc préqualifié un certain nombre d'activités à impact positif sur les personnes ou l’environnement : telles que l'éducation, la culture, la santé, le bien-être, la consommation responsable, l’accès à l'emploi, la consommation responsable, le bien-être, la santé, les métiers permettant la réduction des émissions des gaz à effet de serre tels que les énergies renouvelables, la mobilité douce, la réparation, le recyclage, la préservation de la biodiversité, et d’autres. Ces secteurs recoupent les Objectifs de Développement Durable de l’ONU.

Comment évolue l'écosystème depuis votre création ? Sentez-vous un mouvement qui se met en marche ?

Nous observons une accélération radicale. Nous sommes de plus en plus sollicités. Jusqu'en 2018, nous recevions environ 300 dossiers par an. En 2022 nous devrions approcher les 1000 dossiers. Nous remarquons également que les entreprises qui nous sollicitent recherchent des montants de plus en plus importants. En parallèle, de nombreux autres fonds d’investissement à impact arrivent sur le marché.

Vous vous assurez que les entreprises dans lesquelles vous investissez ont un impact durable, mais qu'en est-il de vos investisseurs ? Exigez-vous d'eux des critères ESG ?

Il y a très peu d'investisseurs institutionnels dans le monde qui sont en profonde adéquation avec les valeurs de notre fonds. Si nous avions posé cette condition il nous aurait été difficile de lever 150 millions. Mais nos souscripteurs sont tous engagés dans une réflexion et une action vers la responsabilisation de leur investissement.

Compte tenu de la crise on note un ralentissement des investissements. Êtes-vous impactés ?

Notre capacité à investir est liée aux capitaux dont nous disposons et qui nous ont été confiés avant le conflit en Ukraine et la crise sanitaire. Notre capacité à investir n’est donc pas diminuée. Malgré tout nous restons vigilants et disciplinés dans la mobilisation de nos fonds dans ce contexte difficile.

Nos participations ont toutes souffert de la crise sanitaire. Sauf exception, elles sont plutôt peu affectées par la crise actuelle, les ruptures d’approvisionnement, les hausses des prix de l’énergie et des matières, les difficultés à recruter.

Enfin, pensez-vous qu'à terme les fonds à impact deviendront la norme ?

Les investisseurs ayant besoin de diversifier leurs risques, je ne crois pas que les fonds à impact deviendront une norme. En revanche, au fur et à mesure de la prise de conscience de l'importance des dérèglements environnementaux et de la nécessité d'un pacte social pour permettre les transitions environnementales dont nous avons besoin, de plus en plus de structures comprendront la nécessité d'investir ces sujets pour soutenir des solutions. Il nous semble donc qu'à l'avenir il y aura plus d'actifs alloués à l'investissement responsable voire à impact positif.

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