État d'esprit visant à appréhender la mort de façon positive en la désacralisant le mouvement « Death Positive » est en effervescence. Explications.

La mort, ce sujet angoissant qu'on préfère éviter, et qui pourtant nous concerne tous. Pour rendre le sujet moins tabou, des startups telle que Happy End libère la parole sur le sujet. Café mortel, apéro de la mort… Qu'est-ce que le Death Positive ? Explications avec Sarah Dumont, CEO de Happy End.

Qu’est-ce que le mouvement « death positive » ?

Le mouvement du death positive met en avant le fait qu'il n'est ni morbide ni tabou de parler ouvertement de la mort. Aux Etats-Unis, on doit la naissance du mouvement à Caitlin Doughty, jeune directrice de pompes funèbres qui planche, depuis 2011, avec d'autres professionnels pour redéfinir les pratiques en matière de fin de vie, de mort et de deuil et réfléchir à notre façon d’aborder ces sujets en société. Aujourd'hui, le mouvement s'est propagé à l'international et a engendré de nombreuses initiatives permettant de libérer la parole autour de ces sujets. Notre média et nos événements y contribuent. Et je suis ravie de constater que le mouvement grandit. Je n’ai jamais vu autant de livres, de pièces de théâtre ou de rencontres autour du sujet de la mort depuis la crise du Covid. Ça bouge.

En quoi la crise sanitaire a-t-elle fait évoluer notre rapport à la mort ?

La crise sanitaire nous a fait vivre un épisode de surmortalité et de mort de masse que l’on n’avait pas connu depuis la seconde guerre mondiale. Le Covid est venu nous rappeler violemment notre condition de mortels qu’on tend à oublier. À cela s’est ajouté, l’interdiction des visites en EHPAD et la restriction du nombre de personnes autorisées à assister aux cérémonies funéraires.

Des voix se sont élevées pour dénoncer le fait que l’urgence sanitaire ait primé sur l’accompagnant de nos proches en fin de vie et du besoin des endeuillés de rendre hommage à leur mort. Des chercheurs travaillent sur les conséquences de ces privations sur les familles, les soignants, les professionnels du funéraire. Cette situation ubuesque nous a rappelé l’importance de se saisir de ce sujet occulté, et de réfléchir au statut de la mort dans notre société.

Le marché se structure sur le BtoB davantage porteur que le BtoC, comment l'expliquez-vous ?

A l’heure actuelle, les Français choisissent les pompes funèbres en fonction de la proximité géographique (56 %), de précédentes obsèques (35 %) ou sur les recommandations de proches (9 %) (Sources ; Observatoire du marché funéraire 2022 - Étude CPFM-CWays (octobre 2022). Deux tiers des Français ne souhaitent pas acheter de prestations funéraires en ligne, c’est ce qui explique la difficulté à aborder le marché du funéraire en BtoC. Notre mission chez Happy End est justement d’informer sur le sujet des obsèques, avec pédagogie et de façon indépendante et de faire connaître des nouveaux services (sépulture paysagères, bateaux de dispersion de cendres en mer, QR code sur les tombes…), des nouveaux métiers (funeral planner, doula de fin de vie…) mais aussi de sensibiliser à des choix plus écologiques. Nous parvenons ainsi à susciter l’intérêt sur un sujet redouté, à informer en amont sur l’étendue des possibles en matière d’obsèques et peu à peu à changer le regard sur les professionnels du funéraire.

Un sujet tabou, qui demande des précautions, comment orienter le discours pour ne pas choquer ou angoisser ?

Notre volonté chez Happy End est justement d’aborder le sujet de la mort avec plus de simplicité, en s’affranchissant des codes et sans prendre trop de pincettes. C’est parce qu’on a choisi d’aborder cette étape de vie avec empathie, fraîcheur et optimisme qu’on parvient à intéresser des angoissés de la mort et à réconforter des personnes en deuil qui se sentent ainsi moins seules sur le chemin. Quand on a créé les « Apéros de la mort », inspiré des cafés mortels initiés par Bernard Crettaz, anthropologue Suisse, on avait à cœur de les renommer en réhabilitant le mot mort trop souvent banni des conversations, et de l’accoler à un moment convivial qu’est l’apéro. J’ai craint, au départ, de blesser des personnes en deuil avec cette appellation. La suite m’a prouvé le contraire. Voilà 4 ans que des parents endeuillés, des veufs et des veuves ou encore des orphelins viennent aux Apéros pour s’offrir un moment où ils pourront parler de leur trajectoire mais aussi de leurs morts librement, sans gêner personne. Certains m’ont même dit : « au moins, avec ce nom, on sait de quoi on va parler ! »

Comment le digital se met-il au service de la mort ?

Le digital se met au service de la mort en apportant de l’information sur ce sujet occulté et en proposant des accompagnements complémentaires aux pompes funèbres traditionnels. Des nouveaux métiers et services voient le jour. Aujourd’hui, grâce au digital, on peut faire une demande de devis d’obsèques et en régler les frais en ligne, mais aussi commander un monument funéraire personnalisé ou encore réserver les services d’un célébrant de funérailles civiles ou des musiciens pour la cérémonie d’un proche. Sur les réseaux sociaux aussi, la mort devient un sujet important. Quand j’ai démarré l’aventure Happy End, site qui aide à mieux vivre la mort et le deuil, je me sentais bien seule sur Instagram… Aujourd’hui, ce sont des centaines de comptes qui abordent le sujet de la mort, aussi bien de professionnels que de particuliers. Chacun de leur post nourrit notre réflexion, apporte des connaissances et vient combler la solitude des personnes touchées par la perte d’un proche.

Vous organisez régulièrement des « Ateliers pour anticiper ses obsèques » et des « Apéros de la mort ». Pouvez-vous nous indiquer en quoi cela consiste ?

Les Apéros de la mort, portés par Happy End l’Asso, sont des rencontres, organisées au café, pour échanger sur la fin de vie, la mort et le deuil, librement et sans jugement. Aucun thème n’est imposé. Les discussions sont libres et dépendent des participants présents ce jour-là. On peut livrer ses inquiétudes (comment accompagner un proche en fin de vie, quels mots employer pour parler de la mort à un enfant, est-ce normal de souffrir encore après deux ans de deuil…), revenir sur des moments difficiles ou simplement parler de son/ses défunts et partager sa vision de la mort. Réunissant en grande majorité des personnes en deuil, ces Apéros sont systématiquement co-animés par une personne ayant été formée à l’accompagnement du deuil. Cela permet de garantir un cadre sécurisant pour les participants. À l’issue de l’Apéro, la plupart du temps, des petits groupes se forment et les discussions se prolongent. Parfois aussi, des numéros sont échangés entre les participants et des liens se nouent.

Les Ateliers « Pimp ton enterrement » visent à dédramatiser la démarche d’anticiper ses obsèques. Pendant une heure et demi, de nombreuses informations sont données sur le don du corps à la science, le don d’organes, les possibilités en matière d’obsèques. En renseignant les gens sur un sujet sur lequel ils ne savent rien ou presque, on les rend libres de leur choix et en leur ouvrant le champ des possibles et en leur montrant qu’un enterrement peut aussi être un dernier acte de vie, on impulse l’envie de rédiger ses volontés. Un acte important et généreux pour ceux qui restent car ces instructions peuvent leur éviter de nombreux questionnement, de la culpabilité de faire le mauvais choix mais aussi parfois des conflits au sein des familles...


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