La levée de fonds est très souvent utilisée par les startups pour accélérer leur croissance. Pourtant certaines entreprises optent pour le bootstrapping pour amorcer leur projet en toute autonomie. Qu'est-ce que c'est ? Explications.

Cyril Seghers, CEO de Skilleos (plateforme d'apprentissage en ligne destinée au grand public et aux CSE / DRH) et membre du Bootstrap Club, a opté pour le Bootstrap. Il nous explique les raisons de son choix.

Pourquoi avoir choisi, depuis le lancement de Skilleos, de ne pas lever de fonds ?

Une envie de méritocratie puis au quotidien un focus business. Je trouve en effet plus valorisant de créer un business soi-même, même s’il faut partir de rien. Selon moi, le Bootstrap, l'autofinancement, est la voie normale, la levée de fonds devrait être l’exception.

Dans ma précédente entreprise, Feeligo, je voyais énormément d’entrepreneurs pitcher des BA en début d’aventure entrepreneuriale, pour amorcer leur business. Au moment où ils levaient leurs premiers 300K€ ou 400K€, beaucoup d’entre eux considéraient cela comme une fin en soi, alors qu’en réalité, c'est le début de l'aventure !

Deuxième raison plus factuelle : notre business model fait que nous pouvons nous permettre cet autofinancement. Je m’explique : nous avons choisi de nous positionner en BtoB avec un modèle ARR (Revenus Annuels Récurrents) et de fonctionner avec une facturation upfront sur des engagements annuels de 12 mois. C’est selon moi, une des clés de la réussite de notre autofinancement.

Mais attention, je ne suis pas contre les levées de fonds. Seulement, tout est une question de timing ! Pour ne pas trop se diluer sur plusieurs tours avant de trouver son modèle, je pense qu’il est essentiel de définir son niveau de scalabilité et d’avoir le recul nécessaire sur son activité avant d’aller chercher des fonds. 

À l’inverse, comment expliquez-vous le fait que les startups aient autant couru après des levées de fonds ces dernières années ?

Vers 2010, quand j’ai démarré dans l’entrepreneuriat, on disait dans l’écosystème startup : « l’important c’est de lever tôt ». La levée de fonds était bien devenue un phénomène de mode.

Je pense que les startups ont couru après ces levées de fonds car elles y voyaient un moyen de se valoriser. Cela leur donnait une vraie visibilité, une notoriété. Je suis assez d’accord avec une analyse récente que j’ai lue sur ce sujet : les médias se seraient concentrés sur les levées de fonds car il s’agissait des seuls chiffres communiqués par les jeunes pousses de l’époque. En effet, la plupart refusaient alors de communiquer sur leur croissance, leur CA.... Ne disposant que des montants levés, une course à la plus grosse levée de fonds s’est instaurée, excluant la notion de rentabilité, notion pourtant centrale qui n’est réapparue que récemment, suite à l’éclatement de la bulle.

Comment ce choix a-t-il impacté la façon de développer Skilleos ?

Quand on parle d’une startup autofinancée, on parle simplement d’une startup qui n’a pas levé de fonds. Mais cela n’empêche pas d’avoir recours à des financements traditionnels : apport en capital, prêts bancaires, subventions, concours… Chez Skilleos, par souci de méritocratie sans doute, je n’ai investi qu’un apport au capital de 10 000 €, je n’ai pas fait de prêt bancaire et nous n’avons pas eu recours à des subventions. Cela signifie que chaque euro investi dans Skilleos (dans les salaires, les locaux, le matériel ou la R&D…) correspond à un euro gagné et réinvesti dans l’entreprise.

Mais qui sait, aujourd’hui, je prendrais peut-être un autre chemin…

Ne pas lever de fonds a-t-il parfois freiné le développement de l’entreprise ou était-ce finalement une manière de croître à un rythme raisonné ?

Ne pas lever de fonds était effectivement un choix réfléchi, cela nous a permis d’avancer step by step. Car dans le monde de la tech et des startups, on peut être tenté de dépenser beaucoup d’argent pour peser, être visible et communiquer. Cela nous a permis de conserver nos valeurs, de bien recruter, et de nous concentrer sur notre activité.

En revanche, en regardant dans le rétro, j’essaierais sans doute de mieux m’entourer en termes de connaissances financières : j’utiliserais le leverage non dilutif de la dette et du bancaire, pour pouvoir accélérer. Mais en tant que solo-founder, j’ai dû gérer le business au quotidien car, une fois lancé, Skilleos a rapidement fait du chiffre d’affaires. Cela a été chronophage et j’ai eu, certainement, du mal à sortir la tête du guidon pour accorder du temps pour les différents financements.

Y a-t-il eu des moments de doute ? Où la question d’aller chercher des investisseurs s’est posée ?

La vie d’un entrepreneur, ce sont des montagnes russes : il y a forcément des moments de doute, et heureusement aussi, des moments d’euphorie ! Dans les périodes difficiles, je n’ai jamais pensé à lever des fonds. Je prenais du recul pour comprendre ce qu’il fallait améliorer pour être plus pertinent, plus rapide, pour mieux répondre aux besoins de nos clients et de nos apprenants.

Est-ce que cette indépendance est un enjeu pour vos candidats ? Est-ce un gage pour eux d’équilibre ? Comment perçoivent-ils ce positionnement ?

Je distinguerais deux périodes. Avant l’explosion de la bulle, l’été dernier, les candidats juniors étaient plus attirés par les paillettes et par l'aura des startups présentes dans les médias alors que les candidats plus seniors comprenaient le modèle, la stabilité et la force de Skilleos. Depuis la rentrée, nous nous rendons compte que même les candidats plus jeunes sont attirés par le modèle Bootstrap, rassurés par le fait que la pérennité de leur poste ne dépend pas d’une potentielle levée de fonds.

Par ailleurs, nous avons un avantage en termes de marque employeur : nous faisons partie de la Edtech, l’un des secteurs (avec la Greentech) qui attirent le plus les profils par conviction. Les candidats nous rejoignent pour la recherche de sens. Autre atout, notre autonomie financière nous permet également de nous engager concrètement en reversant 1 % de notre CA à des associations qui agissent sur le terrain, via une fondation que nous soutenons. Nos valeurs et nos engagements sont donc parfaitement alignés et cela a un impact direct auprès de certains candidats.

Vous faites partie du « Bootstrap Club », un groupement d’entrepreneurs qui justement, se rejoignent sur cette volonté d’indépendance financière. Quels sont les objectifs de ce Club ? Quels sont les bénéfices de vos réunions ?

Vous êtes bien renseignés ! Le Bootstap Club est une idée géniale : il réunit des entrepreneurs brillants, soudés et bienveillants. Le Club a été créé en mai 2021, originellement par Ignition Program (Caroline Pailloux et Mathieu Laulan), au moment du COVID et du pic des valorisations et des levées de fonds, pour montrer qu’il y a un autre chemin et que l’on peut réussir sans forcément lever de fonds. Nous nous rencontrons 1 fois par mois autour d’un dîner et lors de deux séminaires, pour échanger en toute liberté, en confiance, sur nos expériences respectives. C’est un véritable sas de décompression et de réflexion.

Dernièrement, les startups ont eu de plus en plus de mal à lever, qu’en pensez-vous ? Est-ce voué à durer ? Quelles seront les répercussions de ce revirement de situation ?

C’est un fait : les startups ont plus de mal à lever aujourd’hui qu’il y a quelques mois. Mais il faut distinguer deux types d’entreprises. Il y a celles qui ont des fondements solides, un business model éprouvé, qui cherchent à être rentables ou le sont déjà, qui attirent toujours les investisseurs. Par contre, ces derniers sont plus précautionneux avec celles qui promettent des résultats, une rentabilité folle sans avoir les moyens de prouver leurs modèles…

On l’a vu récemment avec les startups de la Food Delivery. Prenez Gorillas : en septembre 2021, ils levaient 950 millions de dollars et un an plus tard, ils viennent de fermer plusieurs pays et se sont fait racheter par leur concurrent Getir, mieux financé. Aujourd'hui, Getir vaudrait 2 milliards de moins et Gorillas moitié moins (1,2 milliard de dollars), les deux y ont donc laissé des plumes ! Comment expliquer cette situation ? Le modèle économique n'a jamais été vraiment éprouvé et validé. En effet, elles ont eu recours à des financements énormes, pour conquérir des parts de marché sans, pour autant, réussir à se développer suffisamment. A contrario, le modèle Bootstrap est plus solide, plus sustainable. Quand il y a une crise, un ralentissement, comme elles ne sont pas dispendieuses, elles passent plus sereinement la période. Certaines continuent même, pendant ces périodes difficiles, de croître fortement.

Ce positionnement est-il ferme et définitif ou pourriez-vous envisager de lever des fonds à l’avenir, dans un but précis ?

Non, je ne suis pas contre la levée de fonds. Comme je le disais en début d’interview, il s’agit surtout de déterminer le meilleur moment pour chercher des financements. Il ne faut pas l’envisager comme un moyen de survivre, sinon on risque une dilution trop rapide et trop forte.

Nous y réfléchissons aujourd’hui, car notre produit est mature, le marché n’est que peu équipé, les clients actuels sont très satisfaits de notre outil et les apprenants le sont aussi… Quand les voyants sont au vert, quand les planètes sont alignées, on lève dans de bonnes conditions en ayant le luxe de choisir ses investisseurs. On accélère sans avoir à leur vendre monts et merveilles car on est déjà dans une excellente position pour avancer.

Pour finir, comment définiriez-vous l’indépendance financière ? De quoi est-elle synonyme ?

Il existe différentes définitions du concept d’indépendance financière, chacun a sa propre interprétation. Pour moi, acquérir son indépendance financière sur le plan professionnel, est synonyme de liberté : l’idée est de faire en sorte que mes prochains choix de vie ne soient pas corrélés à l’argent, c’est-à-dire pouvoir créer une fondation, faire de l’associatif, ou partir dans une voie qui serait moins ou peu lucrative mais toujours plus enrichissante…


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